Texte de Corinne Guigou

De l’intérêt de l’alternance dans la formation des éducateurs spécialisés

 

P.Perrenoud, sociologue et professeur à l’université de Genève[1] écrit « Les compétences ne s’enseignent pas, même si on peut enseigner certaines ressources qu’elles mobilisent. Les compétences se développent au gré d’une expérience, d’autant mieux que cette expérience est réflexive, donne lieu à un travail de conceptualisation et de formation et s’inscrit dans un accompagnement ou une communauté de pratique. »

Le processus de formation des stagiaires accueillis  au sein de mon service prend appuie sur le projet de service et sa dynamique. Ce procédé  participe à l’articulation du développement personnel et socio professionnel de la personne en formation. En mettant l’accent sur la compréhension du travail éducatif engagé, en partageant nos préoccupations en équipe, nous favorisons l’apprentissage de l’expérience par une pratique régulière du questionnement.

Le stagiaire va comprendre progressivement la conduite des actions éducatives déterminées ensemble sans perdre de vue les objectifs de formation. Nous travaillons en étroite collaboration et de fait cheminons ensemble pour la mise en œuvre de ces derniers. Garder une attitude juste et bienveillante envers la personne en formation  l’amène à pouvoir parler de ses difficultés face une équipe exigeante parfois confrontante et habituée à travailler ensemble depuis plusieurs années. Se construire une expérience et évoluer dans sa pratique nécessitent du temps,

 Processus d’accompagnement

Je m’appuierai sur la définition de Jean-Pierre Boutinet[2] pour définir le terme de processus : c’est « un projet d’actions à conduire en fonction de finalités spécifiques principalement liées à l’éducation, la pédagogie etc » En privilégiant la dimension opératoire du projet de formation, je cherche à développer les compétences attendues par une anticipation des actions que je pense proposer à l’étudiant stagiaire. J’envisage des étapes pour permettre à celui-ci de concevoir et réaliser des actions éducatives. Parallèlement, j’oriente l’ensemble de mes échanges et entretiens vers le développement d’une pratique réflexive. Bienveillante, je tente de construire une relation de confiance et de reconnaissance mutuelle. Bien qu’as symétrique dans le sens ou chacun à une place bien distincte, je reste centrée sur ses besoins de formation et j’engage une relation coopérative afin de co/construire les actions professionnalisantes à mener.

 

Finalité de  mes objectifs au regard de ma fonction de formatrice de terrain :

Guy LE BOTERF écrit dans  «Construire les compétences individuelles et collectives » « Le professionnel est celui qui non seulement est capable d’agir avec pertinence dans une situation particulière mais qui également comprend pourquoi et comment il agit……Cette intelligence des situations et cette connaissance de lui-même suppose une mise à distance. Il lui faut prendre du recul pour ne pas rester au stade de l’empirisme et pour mieux conduire ses pratiques professionnelles. » C’est à partir de ces notions fondamentales que j’organise mon projet de formatrice de terrain. En effet, je pense que les métiers du social en général se fondent sur une certaine maîtrise des savoirs-faire et des savoirs théoriques mais surtout sur la capacité à gérer nos affects, à savoir se décaler d’une situation afin de distinguer ce qui s’adresse à soi en tant que professionnel et non en tant que personne. Je souhaite donc orienter la personne en stage vers l’acquisition de compétences dites formelles (connaissances des jeunes accueillis et leur problématiques, découverte du dispositif du contrat jeune majeur, animer un atelier, travailler en reseau etc…)et vers des compétences dites informelles (empathie, sens de l’écoute, confiance en soi, sens des responsabilités, l’éthique etc).

Je pense que nous ne pouvons pas faire l’impasse sur ce que nous éprouvons face à l’histoire de certains jeunes, de leurs colères, de leurs chagrins, de leurs difficultés à s’inscrire dans notre société. Nous nous devons donc d’apprendre à appréhender notre vécu professionnel, à exprimer les résonances qui se produisent en nous. Il est donc important d’apprendre à développer une réflexion personnelle qui prend tout son sens dès lors qu’elle puisse s’appuyer sur l’équipe accueillante et le centre de formation lors des regroupements. Nous nous situons à l’intersection du personnel et du professionnel. Gilles Gendreau[3] écrit  « l’éducateur est un thérapeute intervenant dans et par l’événement quotidien…. L’éducateur fonde son intervention sur l’établissement d’une relation, d’une rencontre intra subjective. C’est dans le partage, dans le faire avec que réside la spécificité de l’éducateur. »

C’est dans le partage en équipe de l’expression des situations et des difficultés rencontrées que l’on peut se décaler de soi pour aider l’autre. Gilles Ferry écrit dans « Le trajet de la formation » « C’est seulement avec l’exercice de l’analyse que commence le travail de la formation parce que l’analyse est conjointement interrogation sur l’origine et la légitimité de cette interrogation et de la perspective dont elle relève….L’analyse de l’expérience n’a d’effet que si un travail d’élucidation donne lieu à des prises de conscience, à un remaniement des représentations et des attentes ».

Nous avons mis en place deux temps de réunion qui sont le « liant » de notre travail éducatif ; la dimension  éducative de la relation se forge dans ce travail en équipe.

 

Déroulement anticipé de l’expérience : 

Ce processus d’accompagnement se décline en deux phases dont l’objectif est de favoriser l’apprentissage individuel en proposant des actions de formation intégrées aux pratiques :

           Une première période que je nommerai « accueil/rencontre/ découverte » ; c’est       une période d’adaptation qui a pour finalité de s’approprier « la culture » professionnelle de notre service et de notre équipe.

           La deuxième période que je nommerai « action éducative et réalisation » a pour finalité de permettre au stagiaire d’être en situation à responsabilité éducative. Au cours de cette période, il doit mettre en place son projet de stage. Nous lui confions l’accompagnement d’un jeune majeur, dont il devra élaborer et conduire le projet individuel avec ce dernier.

 

Accueil/rencontre/découverte:

P.CARRE (2006) écrit : « le tuteur est celui qui va guider et faciliter la construction des connaissances nécessaire à l’autonomie de l’apprenant »

 Il s’agit au cours de ce premier temps pour le stagiaire de repérer le contexte dans le quel il va devoir mener des actions éducatives. C’est un temps d’observation, d’appropriation du fonctionnement et des modalités d’interventions, de repérage des taches à effectuer, des techniques d’entretiens. C’est un temps de rencontre avec les jeunes adultes, une équipe et ses temps de réunion

Au cours de cette période nous fonctionnons en binôme chaque fois que possible. C’est également le temps de notre rencontre, de la mise en place de notre relation de travail. En tant que formatrice de terrain, j’occupe une place de formatrice et de médiatrice. Il s’agit pour moi de facilité les différentes rencontres mais aussi la compréhension des situations et des interventions, des outils dont nous nous sommes dotés. Je dois être vigilante à la bonne compréhension de mes explications. Ma disponibilité doit rendre possible la prise en compte de l’ensemble des questions de la personne en stage, de ses incertitudes, de ses réactions, de ses émotions afin de lui permettre plus d’aisance à la prise de parole.

C’est donc l’entreprise d’un travail en étroite collaboration qui a également pour objet d’amener le stagiaire à développer son questionnement sur le sens des actions ; point de départ de la réflexivité et de l’analyse des pratiques. Ce positionnement favorise la recherche d’informations, aiguise la curiosité et crée un entraînement à la communication.

      De cette période nous pourrons à son terme projeter les actions éducatives à venir,          finaliser ensemble un projet de stage au regard des domaines de compétences à valider :      Des échanges formels et informels ont lieu tout au long de cette période. La chef de service étaye l’accompagnement.

 

Durant cette période le stagiaire continuer de se rendre à son centre de formation. L’intérêt étant qu’au fil de ce processus la personne puisse réellement exprimer son choix, identifier l’avenir dans lequel il se projette en prenant en compte les différents paramètres inhérents à son histoire et à sa réalité. C’est lorsque cette adéquation entre les obligations de la formation et les propres choix du stagiaire s’articulent et donc prennent sens que l’on pourra parler de dynamique d’autonomie de construction professionnel Pour certains ce processus plus ou moins long risque de demander un temps de remise en question et d’élaboration. C’est pourquoi nous travaillerons cette période de déconstruction, en étant vigilants à ce que le stagiaire soit dans un processus actif dont la finalité, devrait permettre à ce dernier d’élaborer en toute conscience de sa réalité et de ses capacités son projet professionnel. C’est en l’autorisant à repenser, à réinterroger  ses premières représentations qu’il devrait pouvoir faire émerger un désir propre.

 

En d’autres termes notre travail d’accompagnement consiste à accompagner ce processus de métamorphose, du passage d’étudiant en formation à la construction progressive de la professionnalisation de nos futurs collègues.

 

Le dispositif de l’alternance nécessite que le centre de formation, chef d’orchestre de l’ensemble et le lieu professionnel s’accordent et s’engagent sur des objectifs communs et partagés avec l’étudiant. C’est également dans cette alternance que les connaissances apprissent en formation viennent rencontrer la réalité des différents terrains de stage. Les situations rencontrées ne sauraient être lues de façon binaire. En effet la dichotomie théorie/expérience professionnelle serait réductrice par rapport à la complexité humaine. Ce travail ne relève pas seulement d’une vision sociale. C’est bien de la prise en compte des conflits psychiques et des processus inconscients à l’œuvre tant chez les personnes, petites et grandes que  chez les professionnels et dans leur interrelation que l’alternance prend toute sa dimension faisant fonction de tiers lors des semaines de regroupement.

Ce sont les allers/retours en formation qui permettent de sortir de cette dichotomie, par des apports théoriques et de l’analyse de pratique. Les étudiants peuvent livrer ce qui les occupe et les anime sur la compréhension des problématiques rencontrées.

 

 

 



[1] www.colloque-pédagogie.org

[2] Cette définition est extrait du « vocabulaire psychosocial » c/o Eres.

[3] G.Gendreau « jeunes en difficultés et intervention psychoéducative » 2002, édition sciences et culture.