19 septembre 2014

DE QUOI LA TENTATIVE DE REFONTE DES METIERS DU SOCIAL EST ELLE LE NOM 

 

«  Je voudrais surtout faire apparaitre, pas tant des valeurs, mais la valeur d’une démarche. Une manière de marcher, de choisir les chemins, de partager les parcours »[1]

 

D’abord une première remarque autour de la terminologie refonte.  Fondre, c’est liquéfier, dissoudre une substance plus ou moins solide.  C’est faire diminuer rapidement réduire à rien. Au sens figuré cette fois, c’est réduire à une seule chose des choses auparavant distinctes.

Refondre c’est plus précisément faire fondre une nouvelle fois un objet, souvent de métal pour le remodeler. Ce terme s’applique donc traditionnellement aux matières, objets mais également aujourd’hui, dans le monde du numérique, aux portails internet, moteurs de recherches, sites et autres blogs.

Les métiers eux relèvent comme nous le savons, de référentiels, d’un cadre réglementaire et surtout d’une histoire et de valeurs professionnelles. Il est donc beaucoup plus pertinent de parler de réforme lorsqu’on veut faire évoluer une profession, apporter des changements dans un métier. Ce fut ainsi le cas ces dernières années,  particulièrement pour les métiers de Niveau III : Educateur spécialisé, Educateur de jeunes enfants, Moniteur éducateur, Assistante sociale et Conseiller en éducation sociale et familiale.

De fait, amener sciemment l’idée de refonte pour évoquer l’avenir de ces métiers du social n’est qu’une cynique façade terminologique qui masque le projet de les détruire!

C’est bien une dissolution pure et simple que projettent de pseudo experts de la formation et du travail social pour des  métiers qu’ils envisagent purement et simplement de vider de leur substance, de dissoudre !

Devons nous accepter cette visée pernicieuse et destructrice pour nos différents métiers : NON !

Qu’on ne tente pas de nous prendre pour des cloches avec ces histoires de refonte ! Qu’on ne nous fasse pas prendre des vessies pour des lanternes !

Une logique dévastatrice est à l’œuvre depuis plusieurs mois, animée par des groupes d’influence qui n’ont que la légitimité qu’ils se donnent et qui ne consultent bien sur jamais les premiers intéressés les Educateurs spécialisés, les Educateurs de jeunes enfants, les Assistants sociaux, les Conseillers en économies sociale et familiale. Qui oublient également que le travail de ces derniers s’effectue auprès de vraies personnes et non pas sur la base de colonnes de chiffres et de statistiques

Il faut bien voir dans cette absence de considération des travailleurs sociaux, une véritable  forme de mépris à l’égard du travail socio-éducatif qui finalement, traduit bien aussi la méconnaissance et la déconsidération de ceux qu’ils nomment « les usagers ».  Évitant  ainsi de véritablement considérer qu’il s’agit de très jeunes enfants, d’enfants, d’adolescents, d’adultes, de familles.

On peut clairement voir dans ce projet et chez ceux qui le promeuvent, la manifestation de ce nouvel esprit de la refonte, envisagé à la sauce néolibérale, qui voudrait faire de sujets des objets, que l’on pourrait manipuler comme de vulgaires matériaux, afin d’en opérationnaliser la prise en charge, d’en gérer les flux, et certainement d’en réduire les coûts…

Cette vision gestionnaire et désincarnée de l’intervention sociale, n’a que faire des fondements humanistes du travail social.

Porter atteinte à ses acteurs, les refondre, vise finalement à annihiler les valeurs de solidarité que nous portons au nom d’une société qui se doit, aujourd’hui plus que jamais, d’être intégratrice, vis-à-vis de tous ses citoyens et en particulier à l’égard des plus fragilisés et/ou en difficulté.

C’est cet esprit à la fois soutenant et émancipateur du travail social, qui s’incarne dans nos différents métiers et qui les relie au-delà de leurs spécificités et différences.[2]

 C’est également ce plus un identitaire qui nous a permis de faire évoluer chacun de ces métiers et leurs pratiques. De développer ce que Michel Chauvière nomme de l’intelligence sociale[3], vis de publics très diversifiés, présentant des problématiques mais aussi des ressources inédites qu’il faut savoir prendre en compte, accompagner, faire émerger.

Cette démarche n’est possible que grâce à ce que beaucoup d’entre nous, dans le secteur de l’éducation spécialisée appellent, «  la clinique ». Cela passe inévitablement pour nous tous par des groupes, des temps d’analyse de la pratique, quel que soit notre contexte d’intervention. Par l’impérieuse nécessité d’une réflexion individuelle et collective, en équipe et toujours à retravailler, à préserver, pour justement pouvoir préserver les sujets que nous accompagnons et favoriser leur émancipation.[4]

Cela doit aussi s’initier des la formation à un de nos métiers, quelque soit la spécificité de celui-ci et le trajet pour y parvenir. C’est bien plus cela qu’il est urgent de maintenir, de continuer de faire vivre dans nos institutions. Bien plus que les techniques, les protocoles qui certes peuvent se révéler  utiles mais ne constituent en rien l’armature du travail social. Parce que justement, ce ne sont que des procédures, des outils. Inévitablement vouées à se modifier, ils ne peuvent à eux seuls, garantir la pérennité, le sens du travail social et de ses différents métiers. Métiers qui sont d’abord et doivent avant toute chose, rester des métiers du souci de l’autre.[5]

«  On ne dira jamais assez combien la manière de regarder et de traiter les enfants renseigne de façon subtile sur les sociétés dans lesquelles nous vivons et par conséquent combien l’étude d’un métier qui s’y consacre totalement est aussi révélatrice de l’importance que nous accordons à cette période de la vie » [6]

 Or de pseudo-experts ont décidé arbitrairement de la désuétude du travail social  de tout ce qui le constitue et programment de leurs lointains bureaux,  l’obsolescence de nos métiers.

Ce sont nos fondations que l’on veut fondre dans ce projet de refonte. Or chacun sait qu’aucun humain ne peut subsister,  se tenir debout sans « squelette » et se développer sans identité.  C’est une question de survie et de dignité.

Vouloir nous « refondre » c’est vraiment nous prendre pour des cloches au sens propre et figuré !

Une cloche dans le langage populaire est une personne, incapable, ridicule et stupide. Mais nous ne sommes pas de pauvres cloches ! Nous entendons bien nous faire entendre, pour faire entendre aussi les besoins d’écoute et de respect de tous ceux, enfants, adolescents adultes, auprès de qui nous intervenons.

Professionnels, étudiants, familles, formateurs, il est urgent d’unir nos forces, des le 22 novembre, lors d’une grande journée de rassemblement à Paris.

Afin  de nous faire entendre et respecter, face à tous ceux qui de lointains cabinets de consultants ou de comités de direction voudraient bien ne faire entendre qu’un seul son de cloche aux pouvoirs publics.

Ne les laissons pas décider à notre place de notre avenir, mobilisons nous des maintenant et…

Allons leur sonner les cloches !!

Car le travail social au quotidien, dans les champs de la petite enfance, de l’éducation spécialisée et bien d’autres secteurs encore, jusqu’a celui de la formation, c’est nous qui le portons, le faisons vivre, c’est nous qui l’incarnons !

 Notre ferme intention est bien de  RESTER DEBOUTS POUR NOS METIERS !

 

Jean-Marc Brun 

 Educateur de jeunes enfants, éducateur spécialisé et formateur en travail social.

 



[1] Fernando Vincente (collègue et ami de Jean Oury), La parole en psychiatrie encore efficace ?, éditions, La boite à outils, p.141 ; 2012

[2] Et c’est bien le point commun, le fil rouge des trois métiers que j’ai pu exercer : EJE, ES et formateur

[3] Dans son dernier ouvrage : L’intelligence sociale en danger- Chemins de résistance et propositions Michel Chauvière pointe la mise en œuvre de politiques qui disloquent le travail social, au nom du pragmatisme, de l’individualisme et de la performance.

[4] Dans la  dernière édition de son livre Le métier d’éducateur de jeunes enfants, Daniel Verba montre que pour saisir l’utilité d’un métier comme celui d’EJE il est indispensable de faire appel à des récits professionnels où «  apparaissent les actes des métiers du care, relevant pour la plupart de l’espace flou du relationnel et des petites choses imperceptibles de la vie quotidienne »

 

4 ,Daniel Verba, op.cit., p.281, Editions La découverte 2014